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Mme Karima Benrabah, fondatrice du cabinet de conseil CIE: «Réorganiser les filières industrielles autour du produit et non de l’opérateur»

Les filières industrielles sont à reconstituer sur la base de chaînes de valeurs exploitant les avantages comparatifs du pays en termes d’énergie, de climat, des coûts de production et autres, recommande Mme Benrabah. Dans le présent entretien, elle souligne la nécessité de revoir la politique de développement économique du pays de façon à pouvoir faire face aux évènements inattendus comme c’était le cas de la Covid-19.

Notre interlocutrice fait observer notamment que la filière de l’industrie agro-alimentaire est pratiquement inexistante en Algérie. Son redéploiement, soutient-elle, est tributaire d’un développement réel de l’agriculture.

Pour la nouvelle loi sur l’investissement, elle relève que des contraintes persistent, à l’exemple des procédures portant sur le changement de l’activité. De même, elle considère que la règle qui consiste à lier l’investissement à une visibilité commerciale est loin d’être garantie.

 Entretien réalisé par : Hakima Laouli

Algerieinvest : Le ministère de l’Industrie est en train de mettre en place des comités de pilotage stratégique des filières industrielles. Quelles sont, selon vous, les chances d’aboutissement de leur travail ?

Mme Karima Benrabah : Nous considérons qu’une telle démarche est nécessaire à condition qu’elle ne se transforme pas en assises pour produire des recommandations infaisables pour des secteurs économiques agissant dans un contexte qui nécessite d’abord un audit de chaque branche d’activité.  Des analystes habilités doivent participer au traitement des informations qui en découleront pour faire la lumière sur la force et la faiblesse de ces dynamiques. Lesquelles analyses serviront à dégager un listing de mesures à mettre en œuvre pour des objectifs économiques précis.

Parmi ces mesures, nous citons la plus pertinente à savoir : la réorganisation des acteurs en filières autour du produit et non autour de l’opérateur telles qu’en vigueur actuellement. Lesquelles filières sont à reconstituer sur la base de chaînes de valeurs exploitant les avantages comparatifs du pays en termes d’énergie, de climat, des coûts de production…etc. L’Algérie regorge d’ateliers et de complexes industriels qui n’attendent qu’une réorganisation de leur dynamique qui ne nécessiterait pas de budgets faramineux au regard de la faiblesse de valeur du notre monnaie. Le potentiel humain incarne un savoir-faire impressionnant, malheureusement sous exploité. Ce sont autant de potentialités à revaloriser qui doivent relever de ces comités et c’est ce potentiel qui doit faire l’objet d’une nouvelle stratégie.

Qu’en dites-vous des perspectives d’intégration industrielle nationale ?

Cet objectif ne peut être réalisé à un niveau appréciable que pour un produit normalisé pour que cette intégration soit à la hauteur de la qualité des produits importés. C’est la condition sine qua non respectée pour que l’industrie algérienne puisse avoir accès à l’efficience universelle. Mais qui dit intégration, dit formation, accompagnement, car l’opérateur algérien n’est pas habitué à produire pour un marché dont la qualité est rémunérée. Là aussi, il y a lieu de mettre en place des filières organisées de chaque projet d’intégration pour que cette dernière se propage progressivement pour atteindre des niveaux économiquement significatifs, soit plus de 50% généralement.

Dans son initiative, le ministère fait appel aux entreprises nationales et privées et aux autres acteurs du secteur. N’est-ce pas un signe de bonne volonté d’aller au fond des choses ?

Au-delà de la volonté de faire, l’économie nationale de par son caractère sous développé, a besoin d’un coup de fouet, sachant que même les économies développées ont montré leurs limites par rapport à l’avènement de la pandémie de la Covid 19, suivi de la guerre de l’Ukraine.  Ce qui a fait que la plupart des pays ont été amenés à revoir leurs politiques économiques pour se donner une meilleure efficience et assurer leur sécurité alimentaire, à l’abri des événements auxquels on ne s’attendait pas. A présent, ces pays sont en train de revoir leurs politiques tout azimut, non seulement afin de faire face à cette crise mondiale vu les prix excessifs des matières premières et les produits de base à cause des prix de l’énergie qui ont augmenté de 20%, voire de 50%, mais aussi pour se projeter encore mieux à l’avenir. 

Dans le cas de notre pays, heureux gagnant chanceux dans cette «affaire», en étant provisoirement à l’abri de cette crise, en tant que pays énergétique, doit tirer les leçons des retombées d’une succession précédente de chocs pétroliers. On est donc appelés à revoir notre politique de développement car la seule volonté reste très insuffisante si elle n’est pas suivie d’engagement et de détermination pour réduire le grand écart entre la théorie et les réalités du terrain.

Parlons justement de la filière agro-alimentaire. Où sont les failles ? Que préconisez-vous pour un développement effectif de cette branche?

La filière de l’industrie agro-alimentaire, en tant que telle, n’existe pas en réalité du fait qu’elle ne fait pour l’essentiel que transformer des produits d’importation, alors que le terme «filière» désigne un processus de production dont tous les segments relèvent d’une dynamique interne. Ce qui n’est pas le cas. Pire, cette industrie tire les productions agricoles étrangères à défaut d’une production nationale suffisante, à l’exception de quelques produits comme la tomate industrielle.

La faille réside dans le fait que cette industrie est déconnectée de l’amont agricole, voir le cas flagrant des offices publics qui, au lieu d’encadrer cet amont agricole pour lui servir de source d’approvisionnements, ils contribuent largement au dopage des importations au dépend du produit national, appauvri et réduit à néant. Le redéploiement de l’industrie agroalimentaire ne peut se faire sans le développement de l’agriculture dont il dépend intimement.  

Comment appréciez-vous les changements apportés récemment à la loi des investissements ?

Il est vrai que cette loi est venue pour résoudre des problèmes importants supportés par l’investisseur et éliminer un certain nombre de goulots d’étranglement dans la démarche, sans pour autant éliminer totalement certaines contraintes qui, apparemment, ont la peau dure telle que les procédures  portant sur le  changement de l’activité.

Sur un autre plan, la règle qui consiste à lier l’investissement à une visibilité commerciale est loin d’être garantie, pour ne pas dire carrément absente. Dans ce cas de figure, l’investissement devient une aventure. C’est ce qui fait qu’on attribue des terrains qu’on ne finit pas de récupérer pour les réattribuer dans les mêmes conditions. C’est ce qui a fait également que les zones d’activité n’activent pas ou très peu, que des centaines de milliers d’infrastructures sont abandonnées.

Depuis une vingtaine d’année, le montant des importations progresse annuellement d’environ 1/2 milliard de dollars, alors que les subventions de l’Etat ne finissent pas d’augmenter d’année en année, en particulier par rapport aux produits alimentaires. Entre temps, une succession d’initiatives de corrections et d’interventions n’ont fait que perdre du temps et de l’argent au pays sans faire évoluer ces contraintes d’un iota.

L’appel du président est louable, mais l’application des lois est beaucoup plus complexe qu’on l’imagine.  C’est pour cela qu’en tant que cabinet d’experts, nous agissons avec prudence eu regard de la complexité de la situation et nous communiquons notre réflexion qui puisse servir de piste sérieuse pour faire évoluer cette dernière.  

H. L.

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