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Francis Perrin : «La Sonatrach connaît très bien le marché gazier européen»

Francis Perrin est Directeur de recherche à l’IRIS (Paris) et chercheur associé au Policy Center for the New South (Rabat). Dans cet entretien, il estime que l’Algérie est l’un des pays sur lesquels comptent les Européens pour réduire leur dépendance envers le gaz russe et s’en passer totalement dans les années qui viennent. L’Algérie « a plusieurs atouts », dit-il. Il livre aussi une analyse des retombées de la décision de l’OPEP+ de réduire sa production de 2 millions de barils/jour en novembre, ainsi que la situation actuelle du marché pétrolier international et ses perspectives d’évolution.

 Propos recueillis par : Younès DJAMA

Algérie Invest: L’OPEP+ a décidé de baisser sa production de 2 millions de barils/jour en novembre. Quelles ont été les retombées concrètes de cette décision ?

M. Francis Perrin : Juste après la réunion de l’OPEP+ le 5 octobre, qui a décidé de réduire de 2 millions de barils par jour (2 Mb/j) la production pétrolière de cette coalition à partir de novembre, les prix du brut ont augmenté. Mais ils ont reperdu du terrain ensuite. Le 21 octobre à Londres, à la clôture des marchés, le prix du Brent de la mer du Nord pour le contrat de décembre 2022 était de 93,60$ par baril, soit à peu près le même niveau qu’une quinzaine de jours auparavant mais nettement plus qu’à la fin septembre. Cela dit, l’objectif de l’OPEP+ n’est pas forcément de faire monter les prix du pétrole maintenant mais d’éviter qu’ils ne baissent trop fortement dans un avenir proche, en particulier si le monde se dirige vers une récession mondiale en 2023 (un scénario possible, voire probable, mais pas une certitude). Dans le cas d’une récession, la consommation mondiale de pétrole baisserait et il y aurait trop de pétrole sur le marché s’il n’y avait pas une réduction de l’offre. Il est donc trop tôt pour juger du succès ou pas de l’OPEP+. Il faut attendre quelques semaines ou plusieurs mois mais l’objectif des 23 pays exportateurs de pétrole qui composent cette coalition est clair.

La décision de l’OPEP+ a suscité la colère de Washington. Pourquoi une telle réaction ?

Depuis 2021, donc bien avant la guerre en Ukraine, les Etats-Unis font pression sur l’OPEP (13 pays) et l’OPEP+ (23 pays) pour qu’il y ait plus de pétrole sur le marché. Avec la guerre en Ukraine depuis la fin février 2022, ces pressions sont devenues encore plus fortes. Or, l’OPEP+ a annoncé une réduction de sa production de 100 000 b/j en octobre 2022 et de 2 Mb/j à partir de novembre. De plus, il y a les élections de mi-mandat au Congrès américain en novembre et des prix plus élevés du pétrole entraînent des prix plus élevés pour les carburants. Pour l’Administration Biden, il y donc à la fois un enjeu très important en termes de politique intérieure (élections) et en termes de politique extérieure (guerre en Ukraine et sanctions énergétiques contre la Russie). Il n’est donc pas étonnant que la réaction de Washington ait été musclée et ce n’est sans doute que le début. L’OPEP+ a-t-elle pris suffisamment en compte ce risque ? C’est une question qui mérite réflexion.

Comment analysez-vous la situation actuelle du marché pétrolier international et ses perspectives d’évolution à court et moyen termes ?

Le marché pétrolier est équilibré en dépit d’une situation mondiale avec beaucoup de bouleversements géopolitiques. Les pays importateurs de pétrole redoutent que la décision récente prise par l’OPEP+ ne puisse créer un déséquilibre entre la demande et l’offre. Cette inquiétude est compréhensible mais pas forcément totalement justifiée. Il y aura certes moins de brut sur le marché mais la demande sera moindre également du fait du ralentissement économique mondial (moindre ne voulant pas dire ici que la demande va baisser mais qu’elle sera moins élevée que ce qu’elle aurait été si la croissance avait été plus forte). Le maintien d’un équilibre entre l’offre et la demande n’est donc pas mission impossible même en tenant compte de la décision de l’OPEP+. Rappelons par ailleurs qu’une annonce par l’OPEP+ d’une baisse de sa production de 2 Mb/j ne signifie pas une baisse effective de sa production de 2 Mb/j et, ce, pour une raison simple : l’OPEP+ n’arrive pas depuis plusieurs mois à produire au niveau de ce qu’elle annonce et la réduction effective sera donc plutôt de 1 Mb/j. Par contre, il est certain que cette baisse va compliquer davantage la reconstitution des stocks pétroliers des pays de l’OCDE, qui ont beaucoup diminué dans les dernières années. De plus, il subsiste une inconnue importante sur l’évolution de la production de la Russie qui a commencé à baisser au cours des derniers mois et qui devrait se réduire encore plus en 2023 avec la mise en œuvre d’un embargo européen quasi-total sur le brut russe en décembre 2022 et sur les produits raffinés russes en février 2023.

L’Algérie a connu ces derniers jours un bal diplomatique inédit de la part des pays européens à la recherche de gaz. Comment voyez-vous le rôle de l’Algérie dans l’approvisionnement du Vieux Continent en gaz ?

Au cours du printemps dernier, l’Algérie et l’Italie, via la Sonatrach et Eni, ont signé un accord en vue d’accroître les exportations de gaz du premier pays vers le second à travers le gazoduc Transmed. Par la suite, des négociations ont été entamées entre la Sonatrach et Engie. La compagnie nationale algérienne a indiqué en juillet 2022 qu’elle allait renforcer sa part dans le portefeuille d’approvisionnement du groupe énergétique français. Et il y a eu bien sûr des contacts entre l’Algérie et l’Union européenne (UE). L’Algérie est l’un des pays sur lesquels comptent les Européens pour réduire leur dépendance envers le gaz russe et s’en passer totalement dans les années qui viennent. Ce pays a plusieurs atouts à cet égard : il vend du gaz à l’UE, notamment à l’Europe méditerranéenne, depuis des décennies ; la Sonatrach connaît très bien le marché gazier européen et l’industrie gazière européenne ; il y a des infrastructures d’exportation en place (Transmed, Medgaz vers l’Espagne et usines de liquéfaction) ; et la capacité de ces infrastructures n’est pas utilisée à 100%. Mais il faut que l’Algérie puisse accroître sa production gazière pour exporter plus sans compromettre sa capacité à répondre à des besoins nationaux croissants.

Confrontés à la crise énergétique, les membres de l’UE dont certains sont dépendants du gaz russe, n’arrivent pas à s’entendre sur une politique commune pour parer à cette crise qui risque de mettre en difficulté cet hiver. Pourquoi, d’après vous ?

L’UE, c’est un ensemble de 27 pays avec des situations différentes et des intérêts différents. De plus, nous parlons de questions énergétiques, donc de sujets très complexes et très stratégiques. Il n’est donc pas étonnant qu’il soit compliqué de trouver des accords au sein de l’UE. Mais, globalement, l’UE ne s’en tire pas trop mal depuis la fin février. Une fois de plus, on constate que les Européens progressent ensemble face à des crises (crise financière et économique en 2008-2009, pandémie de Covid-19 en 2020-2021 et guerre en Ukraine en 2022). Peu de personnes auraient parié un centime d’euro en début d’année sur la capacité de l’UE à décider ce qu’elle a décidé cette année en matière d’énergie. Il y a une réelle volonté politique, il y a une stratégie et un début de mise en œuvre. Du point de vue de l’UE, on peut être raisonnablement optimiste mais le test clé sera celui de la durée. Il est clair que le Kremlin espère que l’UE ne tiendra pas la distance et qu’il entend savonner la planche à cet effet. A l’UE de montrer qu’elle est à la hauteur d’une responsabilité historique.

Le 20 octobre, le Conseil européen a décidé d’avancer vers des achats groupés de gaz naturel. Il ne s’agit pas de faire en sorte que tous les achats gaziers des pays européens s’effectuent de cette façon. Cela portera sur une partie minoritaire de ceux-ci. Malgré cette limitation, c’est un tournant majeur. La Commission européenne avait d’ailleurs proposé un tel système il y a plusieurs années et, à ce moment-là, les pays européens ne s’étaient pas précipités pour adopter une telle idée. Là encore, une crise et le sentiment d’urgence qui l’accompagne font bouger les lignes plus rapidement et plus sûrement que des années de réflexion et de discussion. Concrètement, cela signifie que, pour ces achats groupés, la force de frappe de l’UE et son pouvoir de marché seront beaucoup plus importants que si chaque Etat concerné négocie individuellement pour son propre pays. Les fournisseurs de gaz à l’UE devront tenir compte de ce nouveau rapport de forces.

Y.D.

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