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Réforme bancaire: comment permettre aux banques de jouer pleinement leur rôle dans la nouvelles stratégie du gouvernement?

Dans cette contribution, Mr KRIM Mohammed, Ancien Président Directeur Général de Banque publique, nous livre une synthèse sur la réforme bancaire depuis son initiation, il y’a déjà plusieurs décennies, dans notre pays. Un document qu’il a partagé sur son profil Linkedin et que nous partageons avec vous.

Haut cadre de l’Etat, Krim Mohammed a dirigé un établissement financier spécialisé dans le leasing. Il a aussi occupé le poste de directeur Central chargé de la réalisation et la mise en œuvre du projet phare lié au Système de Paiement de Masse et de la Monétique Nationale et Internationale. Il détient un diplôme d’Etudes Supérieur Banque et une Post-Graduation Spécialisé en Management Bancaire.

Pour tenter de répondre à cette question, il est important de citer deux étapes décisives qui ont structuré le champ d’action des banques en Algérie. La première concerne la promulgation, le 14 avril 1990, de la loi 90-10 sur la monnaie et le crédit. La seconde est liée à la modernisation du système de paiement de masse en Algérie avec l’entrée en production en 1986 de deux systèmes :

i) le système ARTS pour le règlement brut en temps réel des opérations de paiement de gros montants et des paiements urgents ; et ii) le système ATCI pour la télé-compensation des paiements de masse (chèques, effets, virements, prélèvement et opérations monétiques).

La première réforme concernant la promulgation de la Loi sur la Monnaie et le Crédit est une conséquence directe de l’ampleur de la crise survenue à la fin des années 80. Cette nouvelle Loi consacrait, à l’origine, l’indépendance de la Banque Centrale, devenue désormais « Banque d’Algérie », et mettait fin à l’obligation pour la Banque Centrale de financer, sans aucune limite et sur simple demande du pouvoir politique, les besoins du Trésor Public.

Cependant, cette loi a été amendée en 2018 à travers l’introduction de l’article 45 bis qui stipule que « la Banque d’Algérie procède, dès l’entrée en vigueur de la présente disposition, à titre exceptionnel et durant une période de cinq années, à l’achat directement auprès du Trésor de titres émis par celui-ci à l’effet de participer, entre autre, à la couverture des besoins de financement du Trésor, au financement de la dette publique interne et au financement du Fonds National d’Investissement (FNI).

Cet amendement majeur, et plutôt régressif, a ouvert la voie au financement non conventionnel du Trésor par la Banque d’Algérie. Pour ce qui est de la seconde réforme, elle a été déployée grâce à la conjonction des efforts de

diverses institutions associées (Ministère des Finances, Ministère de la justice, Banque d’Algérie, Banques Commerciales Nationales, Algérie Poste, Algérie Télécom…etc.) dans l’objectif de :

• Accélérer les opérations de paiement ;

• Assurer la traçabilité des transactions et leurs transparences ;

• Réduire le risque et l’incertitude liés aux paiements scripturaux ;

• Se conformer aux normes internationales en usage, notamment celles édictées par la Banque des Règlements internationaux (BRI).

Bien que cette réforme a constitué une démarche ambitieuse et exemplaire dans sa mise en œuvre, car portant des projets structurants longtemps attendus par les acteurs économiques et les usagers des services bancaires, elle n’a, néanmoins, pas été achevée entièrement et n’a pas été en mesure de réaliser les objectifs majeurs suivants :

• l’inclusion financière et la bancarisation de l’économie ;

• le développement du paiement en ligne, la monétique de paiement et le mobile paiement ;

• l’utilisation en masse du prélèvement automatique par les grands facturiers tels que SONELGAZ, ALGERIE TELECOM…pour le paiement des factures d’électricité et gaz ou encore du téléphone…

Ceci étant, il est judicieux de souligner ici que les réformes observées jusqu’ici en Algérie répondaient, plutôt, à des besoins de conjonctures particulières au lieu de s’inscrire de manière intégrante à une stratégie économique nationale globale. On met en place une loi lorsque la situation du pays va mal et on la modifie ou on l’abroge, par la suite, quand la situation va mieux.

Cette situation est d’autant plus aggravée par les tergiversations qui ont toujours caractérisé la conduite des réformes, entravant ainsi leur achèvement. D’ailleurs, on a pris l’habitude de voir émerger cette question lancinante de la réforme du système bancaire et financier en Algérie à chaque fois que la crise frappe à nos portes.

L’expérience nous a appris que le secteur bancaire ne pourra pas se réformer en un jour et ne sera jamais en mesure de se transformer substantiellement s’il ne constituera pas une pièce maitresse d’un programme économique national cohérent et structurant.

Pour ce qui est du rôle que doit jouer la banque dans la sphère économique nationale, permettez-moi de vous présenter brièvement la situation qui prévaut actuellement :

– le secteur bancaire, composé de 21 banques, est dominé par six grandes banques publiques détenant, à elles seules, 87% des dépôts et 89% de crédits octroyés ;

– outre le déséquilibre géographique dans la répartition des agences bancaires sur le territoire national, le taux de pénétration de ces agences s’avère faible se limitant, en moyenne, à un guichet bancaire pour 25 000 habitants alors que la moyenne s’établisse chez nos voisins au Maroc et en Tunisie respectivement à 10 000 et 6 000;

– la circulation de la monnaie fiduciaire hors banque est estimée à environ 5000 milliards de dinars, ce qui dénote de l’importance du marché informel et du potentiel existant pour la collecte de ces ressources par les banques,

– les banques publiques financent la quasi-totalité du secteur public et contribuent à hauteur de 75% dans le financement du secteur privé,

– les produits bancaires offerts à la clientèle se montrent limités et peu diversifiés, notamment pour ce qui est des produits monétiques et ceux liés à internet ;

– le cadre réglementaire demeure contraignant et instable, notamment en matière de contrôle des changes.

Ce qui est, également, à souligner est la faiblesse du niveau d’intermédiation devant être assumée par les banques, et ce en dépit de l’excès de la liquidité bancaire disponible durant une période relativement longue observée au cours des dernières années.

Dans le contexte actuel, les banque sont appelées à jouer un rôle prépondérant dans l’accompagnement du développement du pays et s’inscrire pleinement dans la nouvelle stratégie du gouvernement.

A cet égard, et dans l’objectif de permettre aux banques de jouer pleinement leur rôle d’intermédiation et d’accroitre leur efficacité, il s’avère, à mon avis, crucial de concentrer les efforts sur les axes suivants :

– Développer le marché financier pour que l’économie nationale ne soit plus exclusivement financée que par le biais du marché du crédit ;

– Inciter les banques étrangères installées en Algérie à favoriser le financement de l’entreprise algérienne, au lieu d’orienter l’essentiel de leurs activités à la réalisation des opérations de commerce extérieur ;

– baliser la montée des risques au niveau des banques par un renforcement du contrôle interne adossé à des méthodes d’évaluation de la rentabilité des opérations, surtout celles qui sont liées au crédit ;

– Renforcer les instruments de pilotage notamment par une refonte de l’organisation et une modernisation des systèmes d’information ;

– Développer le paiement en ligne, la monétique de paiement et le mobile paiement ainsi que la banque digitale pour accroître le niveau de la bancarisation et promouvoir l’inclusion financière ;

– Accorder plus de rigueur dans l’évaluation et l’appréciation des crédits accordés aux opérateurs ;

– Encourager l’innovation axée sur l’élargissement de la gamme de produits offerts dans l’objectif d’améliorer les rendements et collecter plus d’épargnes et de ressources, qui seront réinjectées dans l’économie ;

– Améliorer le management des banques à travers l’amélioration de la connaissance de l’environnement, la maitrise des mécanismes et instruments financiers et le contrôle des risques grâce à la mise en place et le suivi d’une politique appropriée de prévention ;

– Dynamiser la relation de la banque avec son client, particulièrement les entreprises nationales (publique ou privé) au vu de leurs poids économique majeur ;

– Elargir le réseau d’agence pour assurer une plus grande bancarisation de la population, tout en assurant un certain équilibre par zones géographiques ;

– Améliorer les capacités du traitement rapide des opérations et la prise en charge des besoins de la clientèle ;

– Mettre en place une politique de communication axer à la fois sur le client et les objectifs quantifiés à atteindre ;

– Former les collaborateurs à adopter un comportement dynamique et positif à l’endroit du

client et à être en mesure de veiller, en tout temps, à la rentabilité de leur banque, tout en maîtrisant parfaitement les produits et services offerts ;

– Accorder plus d’importance au service Conseil Bancaire au profit de la clientèle en assurant, là aussi, une formation adéquate au personnel dédié.

Il sera, sans doute, crucial d’encourager l’esprit de concurrence constructif entre les banques, publiques et privées, ce qui ne manquera pas de stimuler l’innovation et le changement progressif des pratiques.

Enfin, il est important de souligner le caractère primordial de l’engagement politique des pouvoirs publics à réformer le système bancaire en donnant plus de visibilité aux investisseurs nationaux potentiels en les invitant à investir dans le secteur bancaire à travers la création de nouvelles banques, ce qui donnera, sans doute, un souffle nouveau et une dynamique à la relance de l’économie nationale.

Krim Mohammed

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